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10/04/2020

le temps suspendu...

Etienne Klein a un regard 

" à fleur de mots "

  que nous aimons...

 

LE MONDE D'APRES Le temps "ralentit", "freine", "est suspendu", "s'interrompt". De nouveau, une fois la période de confinement parachevée, il reprendra sa "frénésie", sa "course contre la montre", il exercera de nouveau son pouvoir, jouissif ou démoniaque, "d'accélération"... Ce moment de double claustration spatiale et temporelle, chez qui donc ne soulève-t-il pas de sentiment extatique ou angoissé, n'insuffle-t-il pas de telles expressions traduisant espérance ou résignation, fatalisme ou harangue ? Et pourtant, comme l'explique le physicien et philosophe des sciences Etienne Klein dans cette lumineuse leçon sémantique, il n'y a pas là d'enjeu, puisque "une minute fait toujours soixante secondes", que l'on soit assis dans un avion de chasse, sur une bicyclette ou dans un fauteuil. Notre relation au temps est en réalité perception, que définit maladroitement ou imparfaitement le contenu, l'impression du contenu dispensé dans cet espace temps. Et en découle "LA" question cardinale, à laquelle chacun est, dans ce moment de confinement, dans ce "pas de côté intérieur", comme jamais confronté : que "fais-je" de mon temps, "moi qui suis chez moi mais ne sais plus où j'habite" ? Peut-être est-il temps, invite Etienne Klein, de consacrer son temps à explorer les trésors, mésestimés, même pourchassés par la tyrannie utilitariste, d'un temps injustement arrimé à l'inutilité : celui de l'ennui, ce "loisir non chronométrique" sous l'écorce duquel germine l'opportunité, rare, de s'explorer, de se démasquer, de se déshabiller, de serpenter sans hâte dans les interstices de sa conscience, de découvrir ou d'exhumer une créativité, une inspiration, une disposition émotionnelle, une faculté empathique insoupçonnées ou enfouies. "En ces temps de confinement, l'expérience spirituelle d'un certain vide ressemblerait-elle à un alpinisme de l'âme ?", "nous" questionne-t-il.

On a l'habitude de dire que la différence entre l'espace et le temps tient en ce que nous pouvons nous déplacer librement à l'intérieur du premier, c'est-à-dire l'arpenter à notre guise (du moins en principe), alors que nous ne pouvons pas changer volontairement notre position au sein du second. L'espace nous est ainsi présenté comme le lieu de notre liberté, et même comme son symbole le plus éloquent, tandis que le temps serait une étreinte vis-à-vis de laquelle nous ne pouvons être que passifs : nous sommes temporellement "embarqués", comme eût dit un certain Blaise. Cela a une conséquence importante, de portée philosophique : notre liberté, si tant est qu'elle existe vraiment, n'est pas légère comme la grâce, car nous sommes irrémissiblement enchaînés au présent, confinés en un point de la ligne du temps, un seul à la fois.

Le temps, mine de rien, est une prison sans barreaux à lui tout seul.

Mais, comme chacun d'entre nous l'éprouve en ces jours si particuliers, notre expérience du confinement lié au petit coronavirus modifie à l'évidence les rapports que nous entretenons avec l'espace et avec le temps. Nous parlons de cette assignation à résidence collective comme si elle était une affaire exclusivement temporelle : "combien de temps cela va-t-il diantre durer ?", nous demandons-nous. Alors que, concrètement, elle s'impose d'abord et surtout comme un phénomène spatial ; notre espace vital, soudain borné par quelques murs trop proches, se trouve radicalement rétréci. D'un coup de gong, nos logements se sont métamorphosés en cages.

Y compris dans la vie de ceux qu'elle n'a pas directement touchés, l'épidémie se montre ainsi pour ce qu'elle est : une "étrange tyrannie", selon les justes mots d'Albert Camus, devenu à l'évidence notre plus grand contemporain. Car nous voilà tous doublement confinés : dans le temps présent, comme d'habitude, et aussi, en plus, dans un petit volume d'espace, devenu lui aussi, pour le coup, une prison.

Une prison qui est plus ou moins confortable. Car chacun voit bien que la façon de vivre le confinement n'est pas la même pour tous, que les conditions dans lesquelles il se déroule sont même extraordinairement inégales : affaire de mètres carrés, de balcons, de jardins, de santé, de bibliothèques, de connexion, de vie intérieure, de revenus, de solitude, de promiscuité, d'entente, de mésentente, de philosophie personnelle, d'inclination plus ou moins grande à l'anxiété.

La peste et le théâtre, une même finalité

Pour la plupart d'entre nous, ce rétrécissement du volume de nos existences a quelque chose d'ambivalent. D'un côté, il radicalise et accentue ce qu'elles peuvent avoir de "moderne" et de confortable : plus encore que d'habitude, nous nous retrouvons protégés, bien à l'abri chez nous, par exemple de la violence de la nature et des turbulences de la météo.

Mais d'un autre côté, ce confort relatif peut être diminué ou même broyé par les circonstances très spéciales que nous vivons : nous nous faisons un sang d'encre à propos de la santé de nos proches, ou de l'impact individuel et collectif que pourrait avoir le naufrage de l'économie.

"Dans Le théâtre et son double, Antonin Artaud faisait remarquer qu'une épidémie telle que la peste a de commun avec le théâtre qu'elle pousse les humains à se voir tels qu'ils sont : "Elle fait tomber le masque (sic !)", écrivait-il."

Cette situation est d'autant plus déstabilisante que cette interruption brutale de la plupart de nos routines est venue déplacer notre barycentre existentiel. Notre "être au monde" s'en trouve même transformé, ce qui ne constitue pas nécessairement une partie de plaisir.

Pour le meilleur ou pour le pire, nous nous retrouvons écartés de la dynamique ordinaire de notre vitalité ordinaire, forcés de ralentir, délivrés de "l'intoxication par la hâte" dont parlait déjà Paul Valéry, invités par là-même à une sorte de retour sur soi, de pas de côté intérieur. Cela ne va pas sans remises en cause, ni sans révélations, heureuses ou malheureuses.

Dans Le théâtre et son double, Antonin Artaud faisait remarquer qu'une épidémie telle que la peste a ceci de commun avec le théâtre qu'elle pousse les humains à se voir tels qu'ils sont : "Elle fait tomber le masque (sic !)" , écrivait-il. Le coronavirus a donc quelque chose d'authentiquement métaphysique : par ses multiples effets, il agit sur nos vies comme un produit décapant.

Je n'ai évidemment pas de recettes à délivrer (c'est le mot) pour bien vivre le double enfermement spatio-temporel qui nous est légitimement imposé. Ce serait au demeurant superfétatoire, tant sont nombreuses les personnes touchées par quelque mystérieuse grâce qui se chargent déjà de nous conseiller, distillant toutes sortes de recommandations urbi et surtout orbi.

Pourvues d'on ne sait quelle sagesse, dépositaires de savoirs venus d'on ne sait où, riches d'expériences inconnues de nous autres, elles viennent nous expliquer doctement, avec encore plus d'insistance que d'habitude, comment nous devrions occuper notre temps, en faire quelque chose qui ait du "sens" ou de "l'intérêt", comment nous pourrions le rendre agréable ou moins pénible, l'organiser harmonieusement entre occupation des enfants, télétravail, activités physiques et tâches domestiques. Toutes ces injonctions éclairantes qui s'immiscent abusivement dans nos vies intimes ! Ne vivons-nous pas une époque extraordinaire ?

Le temps, ni ne presse ni ne se presse

Je me contenterai de rappeler ici une évidence qui mérite de l'être par les temps qui courent (qui, pour le coup, ne courent plus guère) : cette expérience du confinement ne change rien au temps même. Quoi que nous fassions ou ne fassions pas, une minute dure toujours soixante secondes, qu'elle soit de douleur ou d'extase, de travail ou d'ennui, de silence ou papillon.

Seule notre perception du temps se trouve en l'occurrence bouleversée : notre métrique des durées devient éminemment variable, les jours en viennent à se ressembler, ceux du week-end ne se distinguent plus de ceux de la semaine, les repères chronologiques ordinaires s'estompent ou disparaissent - Sommes-nous mercredi ou jeudi ? -, le déroulement de la journée semble manquer de rythme, de figures imposées, de marqueurs, de rendez-vous, d'ancrages, comme si le fait d'avoir enfin du temps (ce qui est loin d'être le cas de tout le monde) faisait perdre la notion même de temps.

C'est le grand paradoxe du confinement : chacun est chez soi mais plus personne ne sait où il habite.

 

Si nous avons l'impression que c'est le temps lui-même qui change lorsque nous sommes confinés, et non simplement notre rapport à lui, c'est essentiellement parce que nos façons de dire le temps tendent depuis des lustres à le confondre avec la diversité des temporalités dont il est le réceptacle. Ainsi, lorsqu'il y a urgence à agir, nous disons que "le temps presse". Mais en réalité, dans ces situations-là, c'est nous qui sommes pressés, et non le temps, qui ni ne presse ni ne se presse : lui suit son cours sans se soucier de notre hâte, et sans que celle-ci ne l'affecte en rien...

" C'est le grand paradoxe du confinement : chacun est chez soi mais plus personne ne sait où il habite "

Le temps aux allures d'arlequin

De façon générale, nous parlons du temps comme si les phénomènes temporels dont nous sommes les sujets ou les témoins lui ressemblaient, le donnaient à voir ou le résumaient. Cet amalgame ancien et persistant nous conduit à attribuer au temps autant de qualificatifs qu'il y aurait de temporalités différentes : ainsi parlons-nous de temps prétendument "vide" sous prétexte qu'il ne s'y passe rien ; de temps "cyclique" dès que des événements identiques se répètent ; de temps "psychologique", avec l'idée qu'il existerait une sorte de second temps, autonome, évoluant tout seul dans son coin sans tenir le moindre compte de l'heure qu'indiquent les montres.

Comme si le temps se confondait avec les divers déploiements, plus ou moins rythmés, plus ou moins signifiants, dont il est le support et qui lui servent de décor ou d'habit. Mais si le temps avait de telles allures d'arlequin, aurait-il la moindre consistance propre ? La moindre utilité ? Serait-il encore digne d'être un concept ?

Arrêtons-nous par exemple sur l'expression "le temps s'accélère", qui était si souvent prononcée dans le monde d'avant. Au simple motif que le rythme et la quantité des événements qui nous sont rapportés s'accroît, elle proclame que c'est la vitesse même du temps qui augmente. Elle fabrique ainsi un raccourci qui déforme insidieusement notre rapport psychique au présent : nous nous sentons asynchrones par rapport à on ne sait quelle dynamique vraie qu'aurait la réalité. Piégés par un faux rythme, nous avons l'impression de manquer quelque chose de la course que le monde fait avec lui-même, d'être décalés par rapport à l'idéologie contemporaine du "temps réel", de stagner dans un retard impossible à compenser...

En réalité, quand les choses s'emballent, nous sommes moins les victimes d'une prétendue "accélération du temps" (expression qui, au demeurant, n'a pas de sens, le temps n'ayant ni vitesse ni accélération...) que de la superposition de multiples présents qui peuvent être contradictoires entre eux : en même temps que nous tentons de nous concentrer sur une tâche précise, nous répondons aux sollicitations qui proviennent de notre téléphone portable ou de notre ordinateur, comme si s'abattait sur nous une sorte d'entropie "chrono-dispersive". Souvent, cette juxtaposition de stimuli ou d'injonctions nous excite parce qu'elle crée une sensation de tourbillon existentiel : elle se transmute alors en artefact de vitalité, en griserie dopante. Mais parfois, au contraire, elle nous déborde, nous stresse, nous consume.

" L'ennui n'offre-t-il pas la possibilité d'un contact ouvert avec son intimité, de creuser en soi-même ? Il devient alors un "loisir non chronométrique", une pause involontaire et libre qui opère des prodiges dont aucun tumulte n'est capable."

Notre rythme existentiel à la lumière de notre tempérament, des circonstances ou des obligations ?

Il ne faut toutefois pas perdre de vue que tout le monde ne court pas au même rythme. Tandis que certains se brûlent littéralement à force de ne plus avoir le temps d'avoir le temps, d'autres s'ennuient à mourir, d'autres encore trouvent le temps de regarder la télévision plus de cinq heures par jour. Toutes les existences ne trépident pas. En matière de vitesse existentielle, nous sommes à mille lieues de l'égalité.

Il se peut néanmoins que le confinement, pour le coup, rebatte les cartes en la matière. Qu'il chamboule la hiérarchie des tempos individuels. Il serait par exemple intéressant de savoir si, en cette période de réclusion quasi-générale et de jachère sociale, ceux qui ont d'ordinaire les vies les plus trépidantes s'ennuient plus que ceux dont les existences sont plus calmes. Cela permettrait de déterminer si le rythme existentiel de chacun d'entre nous est affaire de tempérament ou plutôt de circonstances ou d'obligations.

Cela ne vaut pas sondage, mais nombreux sont ceux qui, autour de moi, disent s'ennuyer davantage qu'à l'accoutumée : spleen, désœuvrement sentiment d'insignifiance, tels sont les mots qui leur viennent spontanément. Le temps qui passe leur semble stérile, soit parce que rien n'arrive, soit parce qu'ils n'ont rien à faire, soit parce qu'ils ne parviennent pas à s'intéresser à ce qu'ils font ou devraient faire.

"S'ennuyer, c'est chiquer du temps pur", disait Cioran. C'est en effet vivre l'expérience d'une vacance lente et persistante. Mais cet ennui, qu'on présente presque toujours comme une expérience à éviter, voire à fuir, n'est-il pas plus étonnant, plus ambigu ? Pris du bon côté, il peut offrir la possibilité d'un contact ouvert avec son intimité, de creuser en soi-même. Il devient alors un "loisir non chronométrique", pour parler là encore comme Paul Valéry, une pause à la fois involontaire et libre qui opère des prodiges dont aucun tumulte n'est capable. Il peut même se muer en antichambre apaisée de la germination, de l'imagination, de la réflexion, de l'inspiration, activant certaines dimensions propulsives de l'être, qu'il transporte jusqu'aux « altitudes lucides » chères à Stéphane Mallarmé.

En ces temps de confinement, l'expérience spirituelle d'un certain vide ressemblerait-elle à un alpinisme de l'âme ?

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Etienne Klein est physicien et philosophe des sciences. Il est professeur à l'Ecole Centrale de Paris et dirige le Laboratoire de Recherche sur les Sciences de la Matière du CEA (LARSIM). Il est producteur et présentateur de l'émission hebdomadaire sur France Culture. Dernier ouvrage paru : Ce qui est sans être tout à fait, essai sur le vide (Actes sud, 2019)

 

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